Interview de Bernard Stiegler d'Ars Industrialis

Présentation

Bernard Stiegler

Transcription

Juste pour vous le dire il faut que je fasse par opposition ou par antithèse. Je vais simplement vous dire un petit peu très très sommairement ce que je considère être le modèle consumériste qui est un modèle qui apparaît au début du XXe siècle et qui a été précédé par un modèle capitaliste industriel productiviste. Le capitalisme existe avant l'industrie  c'est difficile de dire quand apparaît le capitalisme, des gens disent XIIIe siècle, d'autres c'est le XVe siècle, le XVIe siècle, peu importe… Ce qui est sûr, c'est qu'il existe un capitalisme pré-industriel, avant même qu'il n'existe une organisation industrielle.

Fin XVIIIe début XIXe se met en place le capitalisme industriel. C'est un capitalisme d’investissement qui repose sur une combinaison étroite, un rapprochement étroit entre technique et science. Et qui va permettre d'organiser une production très importante, de faire des gains de productivité très importants, au prix d'une destruction de la vie d'une très grande partie de la population, la paysannerie qui devient prolétaire, etc.

XXe siècle quelque chose apparaît de neuf qui est le capitalisme que j'appelle consumériste, et qui se met en place selon moi pour résoudre les contradictions du capitalisme productiviste que Marx avait mis en évidence. La différence entre le point de vue de Marx et celui que nous défendons à Ars Industrialis c'est que Marx considère que le capitalisme ne veut pas les dépasser, ses contradictions. Nous, nous disons que c'est un petit peu plus compliqué. Peut-être qu'il ne peut pas les dépasser mais en tout cas il peut trouver des moyens de différer l'échéance !

Au XXe siècle apparaît le consumérisme qu'on assimile au fordisme au départ. À la différence du capitalisme productiviste qui suppose la prolétarisation des producteurs c'est-à-dire des ouvriers qui deviennent du coup des prolétaires et qui perdent tout leur savoir professionnel. Au XXe siècle ce ne sont plus seulement les producteurs qui perdent leur savoir professionnel, ce sont les consommateurs qui perdent leur savoir-vivre.

Pour répondre à cette question qu'est-ce qui rend nécessaire une économie contributive, il faut se pencher sur ce qui se passe dans le Logiciel Libre. Pourquoi le Logiciel Libre est en train de gagner la guerre du logiciel ? Parce que de toute façon ça c'est acté déjà ; la commission européenne il y a déjà 2 ans a publié un rapport en disant c'est inéluctable, le Logiciel Libre va s'imposer. Avec d'ailleurs des formes qu'on peut discuter, qu'on peut critiquer, qui peuvent être très très insatisfaisantes, mais néanmoins le modèle du libre, l'open source disons plus généralement s'impose. C'est parce que, pour moi en tout cas, pour nous Ars Industrialis, c'est un modèle industriel déprolétarisant. Par là nous voulons dire que jusqu'à maintenant l'expansion industrielle conduisait à la prolétarisation et à même mené à ce que j'ai appelé dans un de mes livres la prolétarisation généralisée. Je présente toujours ce concept en prenant l’exemple d'Alan Greenspan dont le système de défense quand il a été interrogé — pas mis en accusation mais presque — par la chambre des représentants à Washington, il dit « mais je ne pouvais pas anticiper, de toutes façons je n'y comprenais rien et personne n'y comprenait rien ; le système nous avait totalement échappé ».

Quand par exemple, vous voyez de ingénieurs en mécanique ou en biologie, des ingénieurs en biologie à qui on n'enseigne plus ce que c'est que le transformisme, ce que c'est que l'évolutionnisme, etc. C'est à dire qu'ils ne connaissent plus l'histoire de leur discipline. À partir du moment où ils ne connaissent plus l'histoire de leur discipline alors qu'est-ce qu'ils savent ? En fait, ils ne connaissent plus de choses, ils savent faire des choses. Ils ont des compétences — “skills” —, il n'ont pas de “knowledge”. C'est très pratique parce qu'on peut leur faire faire n’importe quoi, ils ne se rendent pas compte de ce qu'ils font de toutes façons.

Moi je dis à mes étudiants à l'Université de Compiègne où je forme des ingénieurs : ça ça produit Fukushima. Réfléchissons bien si il ne faut pas à un moment donné reconstruire un vrai savoir et pas simplement une compétence.

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Quoi qu'il en soit ça, ça a atteint les plus hauts niveaux de la société y compris dans les universités. C'est-à-dire qu'il y a un phénomène de prolétarisation généralisé, de perte de savoirs, qui est induit par le fait que l'on travaille de plus en plus avec des systèmes où on a externalisé les compétences ou les savoirs dans les systèmes, mais nous on ne les a plus ces compétences et ces savoirs.

Si on regarde ce qui se passe chez les gens du Logiciel Libre et plus généralement chez les hackers, on voit des gens qui sont du monde industriel — parce qu'un ingénieur qui développe du code, c'est vraiment très très industriel, ça ne peut pas fonctionner en dehors d'un ensemble de contraintes industrielles, ce sont des gens du monde industriel, nous appelons ça le nouveau monde industriel. On voit un nouveau monde industriel se développer qui n'est plus basé du tout sur la prolétarisation mais au contraire sur la dé-prolétarisation. Et ça nous pensons que c'est extrêmement intéressant. Parce que ça reconstitue ce que nous appelons de l'individuation.

L'individuation et le modèle contributif

L'individuation, c'est la capacité que j'ai à me transformer par moi-même, c'est-à-dire à sans cesse me remettre en question, « à devenir ce que je suis » comme disait Pindare ou Nietzsche. Ça, ça suppose des savoirs. Ce qui permet à un individu humain de s'individuer, c'est qu'il développe des savoirs, savoirs de toutes sortes : savoir faire un pot-au-feu, savoir faire une partie de foot ou savoir gérer la FEN. Mais ce sont des savoirs. Et Simondon explique que c'est quand on a un savoir qu'on s'individue, y compris savoir élever ses gosses, par rapport à d'autres. Ses gosses justement, ou la famille dans laquelle on élève ses gosses, etc. Ça c'est un processus de partage qui produit de la co-individuation : c'est-à-dire je m'individue en aidant les autres à s'individuer. Nous pensons aujourd'hui que le modèle contributif peut se généraliser, et nous pensons non seulement qu'il le peut mais qu'il le doit absolument. D'abord, dans les entreprises la motivation est tombée à peu près au niveau zéro. Les gens ne travaillent que parce qu'ils ont peur du chômage, même à des niveaux très très haut dans le top management. Les gens sont absolument dégoûtés de travailler. Ils ne croient plus du tout à ce qu'ils font et ils ne marchent qu'à la sanction positive ou négative : positive c’est-à-dire je touche 1 million de stocks options à la fin du mois, négative je me retrouve sur le carreau. Dans tous les cas, c'est la sanction qui les fait marcher, c'est-à-dire la baguette et on sait très bien que ça ne peut pas marcher comme ça. Max Veber, dont on reparlera certainement dans cet entretien tout à l’heure, a expliqué très bien que le capitalisme si ça s'est développé, c'est d'abord que ça a créé de la motivation. Et bien ça, ça n’existe plus. Il n'y a plus de motivation. Ou alors ce n'est plus une motivation, c'est une addiction. Par exemple Jérôme Kerviel, le mec qui a fait sauter la Société Générale en France, il ne marchait qu'à l'addiction et pour des raisons très précises.

Moi, j'en ai parlé avec des médecins, des neuropsychiatres, quand un type prend un risque sur 4 milliards d'euros, il a un shoot monumental dans la tête parce que ça lui envoie, et si vous voulez les gens qu'on appelle les golden boys, les gens qui sont sur ces choses–là, ils vivent dans une espèce d'excitation absolument permanente, ils ne peuvent plus s'en passer, ils deviennent accrocs à leur propre excitation. C'est un système qui marche à la pulsion, à l'excitation pulsionnelle et qui produit de la spéculation mais plus du tout de l'investissement, parce que ça ne marche plus à la motivation, ça marche à la dépendance.

Alors je disais, les producteurs se sont prolétarisés et les hackers ce sont les premiers producteurs industriels qui développent un modèle industriel qui est fondé sur la dé-prolétarisation mais c'est aussi vrai du coté des consommateurs.

En fait le modèle Logiciel Libre, c'est de sortir de l'opposition producteur-consommateur, ça ne marche plus comme ça. Le 20ème a été basé sur cette opposition. Le 19ème c'est l'opposition capital travail. Le XXe siècle reste l'opposition capital travail mais à quoi s’ajoute l'opposition production consommation.

Le modèle contributif ne marche pas sur cette base là et ce qui a rendu non seulement nécessaire, et je disais nécessaire car il faut à mon avis reconstruire la motivation du coté des producteurs et du coté des consommateurs, mais également possible, c'est l'apparition du numérique et ça fonctionne par la participation de tous. Ça ne marcherait absolument pas s'il n'y avait pas une contribution généralisée. D'ailleurs je viens de dire participation et contribution ce qui n'est pas synonyme. On peut participer sans être contributeur. Mais Le contributeur, c'est un participant ; il participe à la chose. Il ne fait pas que participer. Il s'inscrit dans une économie contributive. Quand je dis une économie, je devrais dire dans des économies contributives, il y a toutes sortes d'économies contributives.

Une économie contributive, c'est une économie à l'intérieur de laquelle ceux qui contribuent s'individuent en contribuant.

Les thérapeutiques de la contribution

Ce qui est commun dans tous ces modèles de contribution, c'est que les gens sont curieux je dirais, au vieux sens du terme. Curieux au départ, c'est le contraire de incurieux d'où vient le mot incurie. L’incurie, ça s'appelle en français contemporain, on appelle ça le « j'm'en foutisme » ou encore l'irresponsabilité. On est dans une société, aujourd'hui, qui est en crise colossale et d'ailleurs extrêmement grave et préoccupante parce que il n'y a quand même pas beaucoup de gens capables de porter des alternatives à cela. Mais c'est une société de l'incurie et tout le monde le voit maintenant. Autant il y a encore 5 ans, ce n'était pas du tout évident de l'affirmer, aujourd'hui c'est l'accord planétaire là-dessus. Parce que il y a un système qui nous rend crétins en effet. Est-ce que c'est Internet qui nous rend bêtes comme le dit Nicolas... Ce n'est pas ce que je crois du tout. Même si je pense qu'Internet nous rend bêtes aussi. Il peut très très très bien nous rendre bêtes.

Ce que soutient Ars Industrialis, c'est que l'économie de la contribution, nous appelons ça nous une thérapeutique et quand nous disons une thérapeutique, un ensemble de thérapeutiques exactement parce que ce sont des économies. Ces thérapeutiques, elles consistent à prendre soin du Pharmakon qu’est le numérique. Le numérique, c'est comme l'écriture dont je parlais à propos de Platon tout à l'heure, c'est évidemment quelque chose qui peut par exemple développer une société policière ce dont Cameron rêve en Angleterre. L’Angleterre, c'est le pays où il y a le plus de caméras au monde et ce serait génial, doit se dire David Cameron, de connecter toutes ces caméras sur un système Web entièrement contrôlé par Scotland Yard ou je ne sais quel « intelligence service ». Ça, c'est tout à fait possible et d'ailleurs nous nous disons aussi à Ars Industrialis, c'est soit une économie de la consommation soit ça !

Il faut tout à fait être convaincu que les services secrets du monde entier réfléchissent beaucoup à ce qui s'est passé en Tunisie et à éviter ça à l'avenir. Donc il y a du souci à se faire quand même du coté des stratégies policières ou militaires pour prendre le contrôle d'Internet. Quoi qu'il en soit, Internet repose fondamentalement sur une participation généralisée des internautes et ça c'est l'élément absolument nouveau. Le nouveau monde industriel, c'est le monde dans lequel ça ne marche pas si il n'y a pas une participation généralisée.