LA MORT DU LOGICIEL LIBRE : CHRONIQUE D'UNE DÉFAITE ACCEPTÉE OU LE COUP D'ÉTAT PERMANENT

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Quand finalement s'ouvrira la boîte de Pandore de la « nouvelle économie », et que ses sociétés prometteuses --- c'est-à-dire dont la seule fonction est de promettre --- auront fini de dévaster les marchés, on s'apercevra qu'au fond il reste une réalité humaine de l'Internet : l'échange des connaissances, dont fait partie le logiciel Libre

La boîte de Pandore... La métaphore eût été pertinente, il y a, il y a ? Mon Dieu ! il y a longtemps, dans ces temps où malgré les calamités subsistait, au fond, l'espoir. En ces temps où l'Europe naissait par la quête du sens. En ces temps où, lorsqu'on inventait des chimères, elles avaient trop de têtes

Aujourd'hui, nos chimères n'ont plus que des ventres, ouvrant leurs gueules pour recevoir la pâtée d'où qu'elle vienne. Mais jamais rassasiées, c'est l'Europe qu'elles terminent de diviser pour la mieux digérer. Les voilà à nouveau attablées, à Munich, lieu récurrent d'imprescriptibles exploits. Bon appétit, Messieurs ! Toujours, les européens patentés se sont couchés de bonne heure. En particulier devant les lobbies. C'est d'ailleurs là leur seule ambition : se faire enterrer, un jour --- mais le plus tard possible! --- vautrés au pied des groupes de pression

Les soi-disant européens, trahissant une fois de plus les intérêts dont ils sont supposés avoir la charge, ont décidé de dénaturer la législation européenne sur les logiciels, législation qui, jusqu'à présent, excluait les logiciels du champ du brevetable, en les identifiant comme purs produits de la pensée

L'essor informatique dont le mouvement du logiciel libre est le plus bel exemple, qui a permis à l'Europe de rattraper son retard et qui était sur le point de la libérer de toute tutelle, sera mis à bas en janvier prochain par les Gribouilles de Bruxelles, songeant sans doute que la vie est dangereuse et expose à la mort, et qu'il est donc préférable de se mettre à l'abri de ce genre d'aléas en se suicidant. Hypothèse optimiste, somme toute, que celle supposant que les irresponsables européens sont mûs uniquement par une bêtise criminelle. Car l'étude des textes, ainsi que l'examen des procédés, montre sans aucun doute que cette stupidité n'est pas honnête

Et c'est la Propriété Intellectuelle qui va, cette fois-ci, faire les frais de certains appétits

Propriété Intellectuelle ? Que pour le premier terme les européens patentés aient, à defaut d'idées, quelques vues, en particulier sur la propriété des autres, soit. Mais pour ce qui concerne l'intellect, on ne sache pas qu'ils aient le moindre rapport avec la chose. Sans doute n'a-t-on pas voulu prendre de risques, en confiant le sérail aux eunuques

Quoiqu'il en soit, c'est le logiciel libre qu'on étrangle silencieusement ; c'est bien toute notion de droit d'auteur que l'europe entend abolir. Et c'est finalement ce qu'on appelle « exception culturelle » qu'il s'agit de mettre à bas, l'expression-même exprimant bien que si la culture devait subsister, ce serait exceptionnel

Les intervenants de la culture, dans son acception la plus large, seraient bien inspirés de s'inquiéter des mauvais coups portés contre le logiciel libre, car ils ne sont que le prélude de ceux qui viendront bientôt frapper leur domaine de prédilection

« Bientôt frapper le logiciel libre ? Mais est-ce si sûr ? La Commission n'a-t-elle pas eu la bonté de lancer une consultation ?» Il faudrait être d'une naïveté confinant au crétinisme pour croire que la consultation lancée in extremis par les bureaucrates de Bruxelles fût autre chose qu'un rideau de fumée : la décision est déjà prise ; il suffit d'étudier les textes pour s'en rendre compte. La décision est assurée ; il suffit d'étudier les procédures pour en être convaincu

Un organe sans légitimité --- l'Office Européen des Brevets --- a imposé ses choix, mettant en place cette procédure inouïe consistant à se suffire avec bonhomie de la majorité simple pour valider ses diktats, et à exiger la majorité des deux-tiers pour quiconque a l'outrecuidance de s'y opposer

Est-ce la faute de l'OEB ? Non ! Cet organisme bien inspiré doit être balayé, mais il ne s'agit là que d'un acteur secondaire. Car les responsables, quels sont-ils ? Qui a laissé mettre en place cette machine infernale de la règle de la majorité ? Qui ? Sinon ceux qui avaient la charge de défendre nos intérêts

Lorsqu'il y a trente-cinq ans, un Chef d'État --- du temps où il y avait des Chefs, c'est-à-dire des têtes, et des États ---, le Général de Gaulle, imposa ce qu'on appelle curieusement le « compromis » de Luxembourg, c'est-à-dire la faculté pour un état de mettre son veto à toute disposition attentatoire à ses intérêts supérieurs, les européens patentés poussèrent des cris d'orfraie : « c'est anti-européen !». Sans doute voulaient-ils dire que la position debout ne seyait guère à leur europe

Quoiqu'on en dise, le veto existe

Quoiqu'on argue, le déshonneur n'est pas une fatalité. Il est toujours possible de dire non

Le non est toujours possible. Qu'est-ce que vous dîtes ? C'est difficile ? Hélas, je sais bien que ce n'est pas européen lorsque c'est difficile

Que fera la démocratie à Tête de Veau, occupée de défendre son bifteck ? Que feront les politiques qui ont tenu une de leurs promesses, et une seule : celle de l'État modeste ? Car l'État est modeste : regardez ce qu'il en reste

Je les entends déjà : « vous connaissez mes convictions ! Je suis de tout coeur avec vous ! Nous nous sommes opposés, mais l'europe a voté, nous devons nous incliner...»

Je les vois déjà, bombant le torse au récit de leur glorieuse défaite..

Avant, il y avait des têtes. Maintenant, des estomacs. Et nous tombons toujours plus bas, si l'on en juge par ce qui s'offre à nos yeux : « L'autruche cache dans le sable sa petite tête sans cervelle et se persuade que son derrière emplumé n'offense les yeux de personne » [1]

Mais pourquoi cette trahison imbécile ? Par application du principe de Maupertuis politique : tout européen patenté abandonné à son propre mouvement (c'est-à-dire aux impulsions financières), élira toujours la route minimisant l'effort, le courage et l'honneur, bref : choisira toujours le chemin le plus court pour aller à la soupe

Ad augusta per angusta : à des résultats magnifiques par des voies étroites, telle était la devise des conjurés d'Hernani. Ad angusta per augusta : à des résultats dérisoires par les voies augustes de la pensée européenne, tel est le quotidien des européens de profession. Mais il est vrai que lorsqu'on évoque Auguste à leur sujet, il s'agit moins de l'empereur romain, que du triste clown..

Ce qu'ils font relève de la haute trahison, mais n'escomptez pas pouvoir plaider l'affaire : leurs avocats auraient beau jeu de prétendre que la trahison est intelligence avec l'ennemi, et de nous mettre au défi de trouver une once d'intelligence dans ce qu'ils écrivent ou décident..

Ce qu'ils font, en imposant des lois sans en référer aux souverains --- les Peuples ---, en abdiquant la souveraineté dont ils ont le dépôt, porte un nom : le Coup d'État permanent

Nous sommes forcés de le constater, mais nul ne nous oblige à l'admettre

Une politique, c'est : un objectif, une stratégie, une volonté. L'objectif est double : mettre un terme immédiat à la fantasia munichoise, et mettre désormais l'Europe à l'abri de ce type de menées criminelles. La stratégie consiste à prendre en compte la réalité --- c'est l'étude qui suit ---, et à la pétrir pour la transformer --- c'est l'objet de la seconde partie. Quant à la volonté, elle ne peut être que la vôtre. LES BREVETS LOGICIELS SERONT MIS EN PLACE EN EUROPE L'ANNÉE PROCHAINE * L'état actuel de la législatio

Les lignes qui suivent n'ont pas la prétention d'être un cours de droit : juste d'être démonstratives

Quelques décennies de réflexion avaient abouti à la formalisation pertinente de quelques évidences humaines et économiques

La première évidence est que les idées, en général, sont le propre de l'homme, ne sont jamais sui generis mais toujours la continuation d'une pensée antérieure (notion de progrès), et qu'il serait inadmissible et proprement ruineux de permettre à un individu d'accaparer un raisonnement, dont, par nature, il ne peut en aucun cas être propriétaire [1]

Une pensée s'incarne : elle « n'appartient » pas

La deuxième évidence est que la mise au point de procédés techniques, résultant en un objet concret, complexe, peut demander des investissements matériels importants, et que ne pas permettre à une entité (individu ou entreprise) de protéger un tant soit peu ses investissements conduirait à décourager le progrès dans ce domaine

Car il faut bien voir qu'une législation doit avoir un but : la législation est la formalisation d'une politique. La politique poursuivie par la législation actuelle vise à encourager le progrès : - en laissant à la disposition de tous la connaissance ; - mais en accordant un bénéfice temporaire à une entité ayant consenti des efforts conséquents, tangibles et réellement innovants, et ce simplement afin d'assurer un retour sur investissement minimum à celui qui innove

L'objectif étant défini, comment la législation actuelle est-elle articulée pour l'atteindre ? En établissant deux régimes distincts, les objets de la pensée relevant de la Propriété Intellectuelle, les objets matériels de la Propriété Industrielle

Les objets issus de la réflexion et ne mettant pas en oeuvre des « lois de la nature » ne nécessitent pratiquement aucun investissement. De plus, ils sont la résultante d'apports personnels, et d'une masse écrasante de « biens communs » : réserver l'exclusivité de l'exploitation de ceux-là, reviendrait à permettre l'appropriation de ceux-ci

Le progrès impose donc de laisser les principes à disposition de tous. Mais l'auteur n'est en rien lésé ! Pour deux raisons : premièrement parce que nul ne peut s'approprier la pensée d'autrui : les articles publiés par Einstein, les oeuvres de Proust ou de Beethoven, les cours de Hegel reflètent une pensée, mais ne la livrent pas : ils n'en théorisent qu'un sous-ensemble. Le penseur est quand même celui possédant le plus de chances de comprendre parfaitement ce qu'il produit, et donc d'en tirer le meilleur parti. Deuxièmement, le résultat effectif, tangible : livre, article, etc... est protégé par le droit d'exploitation (en anglais copyright), et nul ne peut reproduire sans effort le résultat final. De même pour le code : l'investissement, si investissement il y a, est dans le temps passé à coder ; un concurrent voulant implémenter les mêmes algorithmes devra les recoder, et dépister le code cafardeux, sans avoir le secours des lumières de l'inventeur de l'algorithme..

Le logiciel --- et le néologisme français est pertinent : il s'agit de logique appliquée --- relève de la Propriété Intellectuelle, car il ne fait que traduire en un autre langage des principes mathématiques généraux

Pour les dispositifs techniques, matériels, la protection est celle du brevet, qui empêche, cette fois, de reproduire le dispositif à l'identique (de copier un code « matériel » que l'on peut avoir facilement sous les yeux). Et la législation impose bien la présence de ces éléments matériels, techniques pour conduire aux brevets. * Les arguties de la commission visant à justifier le brevetage logicie

Les principes énoncés aux paragraphes précédents devraient sembler à la fois pertinents et, en ce qui concerne la Propriété Intellectuelle, suffisants. Comment se fait-il que la Commission veuille les changer ? Pour des motifs absolument conjoncturels, parce que comme tous les imbéciles, ces messieurs se croient malins. Et on pourra juger de la noblesse de leurs intentions à l'observation de la bassesse des procédés. Suivez le guide

La page annonçant la consultation se trouve à l'adresse suivante : http://europa.eu.int/comm/internal_market/en/intprop/indprop/softpaten.ht

Bien entendu, ce n'est pas sur cette page que vous trouverez des explications convaincantes sur quoi que ce soit --- même pas la date de fin de la consultation : le 15 décembre de cette année, soit moins de 2 mois après le très discret appel à commentaires..

Par contre dans ce texte vous pouvez déjà retenir une chose

Harmonisation of national patent laws on the issue is therefore necessary. This should provide greater transparency for European companies, especially for SMEs. It should also improve the competitive position of the European software industry in relation to its major trading partners. The need to improve the competitive situation is all the more urgent because of the increasing distribution and use of computer programs on a world-wide scale via the Internet

L'harmonisation est _nécessaire_. Le _besoin_ d'améliorer la situation concurrentielle est le plus urgent. Comprennez-vous bien le sens de ces phrases : il existe une législation actuelle, que certains pays se chargent de ne pas appliquer ; cette législation est bonne ; et il est _nécessaire_ de la changer..

La décision est déjà prise, la consultation n'est que poudre aux yeux. Puisque la décision est visiblement prise, où trouver la source la plus pure des intentions criminelles de la Commission ? Réfléchissez un peu, c'est facile : il suffit de trouver un texte, téléchargeable (« Nous n'avons rien caché !»), mais pas trop visible, parce que copieux et n'existant qu'en une seule version : la version anglaise (est-ce conforme au traité, d'ailleurs ? L'anglais serait-il la seule langue officielle ?). Ce texte s'appelle 'study.pdf', et c'est effectivement le résultat d'un processus digestif..

D'abord à tout seigneur, tout honneur : les auteurs. Un « consultant indépendant », un membre de la « School of European Studies » et un membre de l'« Intellectual Property Institute ». Vous vous inquiétez déjà ? Vous avez raison. Notons que si le texte est signé par trois personnes, c'est qu'au moins deux des trois adhèrent aux conclusions qui sont énoncées. Peut-être pouvons-nous supposer que les machiavels de salon ont composé le trio de telle sorte que la majorité soit sans surprise, tout en pouvant se prévaloir d'avis divergents

Quel est le véritable objectif de l'étude ? Nous le trouvons dès la première page : « How could such an approach be explained as being in line with basic patent law principles ». Le but n'est donc pas de déterminer une politique , mais seulement d'essayer d'expliquer que les modifications que l'on va apporter à la loi sont dans la droite ligne de celle-ci, c'est-à-dire de faire passer une négation complète des principes actuels pour de simples aménagements explicatifs

Quant à la législation actuelle, sur laquelle ils prétendent bâtir les « amendements », qu'en pensent-ils ? Toujours page 1 nous trouvons : "The exclusion achieved by the combination of Art 52.2.(c) and Art.53 of EPC of 'computer programs' 'as such' is, and was not meant to be other than, of _negligible practical significance_. However the presence in the EPC of these words gives support to the widespread belief particularly in SMEs and independent software developers that computer program related inventions are not patentable."

La législation va-t-elle être changée ? Non, puisque l'exclusion des logiciels du domaine du brevet est 'of negligible practical significance', contrairement à ce que ces cons de développeurs que nous sommes peuvent croire

Je continue ? Quelle est la véritable motivation de la démolition de la législation européenne ? Quelle est cette modernité qui nous manque et sans laquelle nous sommes définitivement des arriérés ? Mais : le 'e-business', la 'net-economy'. La véritable motivation n'est pas une quelconque protection du logiciel --- qui est déjà amplement assurée par la Propriété Intellectuelle --- mais le dépit de ne pas voir surgir les bulles spéculatives qui ébaubissent le demeuré boursicoteur (page 2) :"Possession of IPRs (intellectual property rights) helps any small company or individual independent software developer to raise finance to develop and market such inventions, and/or to license competitors and/or to sell or license his or her innovation to a major player. Possession of relevant IPRs empowers the SME or individual."

Ah ! qu'en termes lénifiants ces choses-là sont mises ! Les brevets logiciels vont permettre aux « petits » de lever des fonds... ou alors de céder démocratiquement leurs brevets aux gros. D'autant que les petits auront toute latitude pour se payer les meilleurs avocats, et prouver que leur brevet n'est pas venu empiéter, par le plus malencontreux des hasards, sur un brevet d'un flou très précis déposé par une grosse compagnie..

L'intégralité de l'étude officielle est de cet acabit. La seule note discordante apparaît en annexe, avec d'amples citations d'une étude approfondie, due à Madame Béatrice Dumont, et qui met en lumière quoi ? L'intégralité des problèmes soulevés par la législation américaine. Et qui met donc par terre l'argumentation indigente des auteurs. Pourquoi une telle étude n'a-t-elle pas été reprise, et pourquoi a-t-on éprouvé le besoin d'en faire une autre, de manière précipitée ? La réponse est dans la question..

Toutes les inepties de l'étude sont reprises par les européens patentés . Et comme le prouve le passage précédemment cité, le logiciel libre va tomber, mais par inadvertance : car l'objectif est de mettre à bas toute la Propriété Intellectuelle, c'est-à-dire finalement l'exception culturelle, parce quelques maffias très argentées accèdent là où il est interdit au citoyen d'accéder ! Parce qu'un quarteron de trous du cul décide pour l'Europe

Et donc les brevets vont passer... Ne reste plus qu'à trouver le prétexte pour justifier le chamboulement. Le prétexte, il est très simple : le brevet ne s'applique qu'aux dispositifs techniques, matériels ; il suffira donc de prétendre qu'un logiciel, qui ne peut être breveté en tant que tel, pilote du matériel, donc interagit avec lui. Vous connaissez des programmes qui tournent sans matériel vous

Voulez-vous quelques exemples [3]? Mettons de sociétés qui soutiennent très publiquement Linux, comme IBM qui a certainement déposé les brevets les plus fallacieux qui soient, les plus dangereux, entre autres celui-ci, qui lui permet de s'approprier, après Amazon, le fil à couper le beurre informatique (p54)

Case T110/90 (IBM) concerned a method of transforming text including transforming of printer control items. the Board found that the transformation of printer control characters from one format to another allowing documents to be converted from one text processing format to another involved conversion of printer control items which are technical features of the text processing system. The application was _not_ a method of performing mental acts _nor_ program for a computer and was accordingly remitted for further prosecution

... MAIS LES ÉLECTEURS SERONT TOUJOURS EN PLACE EN EUROPE

'L'Europe!', 'L'Europe!', 'L'Europe!'. A chaque coup qui effondre un pan de ce que nous sommes, les patriciens encouragent au kyrie victorieux : 'l'Europe!'. Ainsi, à bord du navire amiral échoué, rythmée du bruit sinistre des mâts qu'on abat pour quelque planche de fortune, se déroule la liturgie d'une contrition salutaire. Car, malgré la lourde responsabilité que porte le Peuple dans ce naufrage, les barreurs miséricordieux ont accepté sa rédemption : 'l'Europe!'

L'Europe! Curieux quand même qu'il ait fallu abandonner ce qu'elle est pour mieux atteindre ce que certains voudraient qu'elle fût, une Europe redéfinie, délestée de son histoire, signe débarrassé du poids d'un sens qui interdisait les logiques somnambules ; symbole délicatement placé sur quelque carte du Tendre. Peut-être était-il dans la nature d'un non-lieu d'engendrer une dynamique insensée

Mais 'l'avenir n'attend pas' - 'L'Europe!'. Au milieu des reliefs du désastre, la procession de la bonté dirigeante, que soulèvent par endroit de fondamentales querelles de préséance, embarque sur le Jean-Monnet, frêle esquif chamarré, sorte de demi-tonneau dérisoire mais qui paraît vaste à force d'être creux, et que retient une plate-forme bricolée, monstrueuse, populeuse, submergée de flots, sifflant d'indignation et fusant de railleries

« Prosterne-toi populace ! Voici la noblesse à ruban. Chaque « revers à sa médaille, c'en est un enchantement... Mais foin de vos « affiquets ! Vos satisfactions décoratives ne pourront retenir vos « braies, lors des prochaines déculottées

« Cependant voyez comme le temps court : le cartel impassible a « poursuivi sa rotation ! Nouvelles équipes, aguerries d'autant de « ruines. Soyons donc rassurés ! car dans les grands périls, c'est « l'expérience qui rentre de l'exil. Holà ! du bateau ! Comment « pourriez-vous manquer un tel naufrage, après tous ceux, fameux ! qu'on « doit à votre ouvrage ? Honte à vous ! vieillards au penser « vagissant. Vos abstractions sont neuves à force d'embaumement. Elles « tombent en poussière au milieu des roses !

Silence ! Epargnez-nous votre médiocre prose ! Ceux qui en ont le droit vont s'exprimer

Et les thaumaturges d'entonner le nouveau chant du départ : 'l'Europe !'. Mais las ! Le fardeau est trop lourd pour la périssoire capitane. Ces reliés si gênants l'empêchent de marcher. Aussi, impatientée du bredouillis d'excuses sermonnaires qu'émet encore le commandant, la justice notable laisse-t-elle tomber le glaive, tranchant le lien : schlacke!. Une ovation mêlée accueille la volte-face effarée de celui qui dirige [ Mouvements divers : Admiratifs : Quel homme! Un nouvel Alexandre! ; Agressifs : Oui Shylock! C'est nous que tu peux prendre!]

Alors, fendant les assises de l'oligarchie, unie dans un soudain et digne silence - que viennent seulement troubler les effets pédieux d'une démarche chaloupée - s'avance, l'air grave, le préposé aux afflictions courageuses. Ayant perché sur la poupe du canot la conscience de sa charge, le voilà qui délivre au peuple barbotant les stances de la virilité

« Cessez donc, messieurs, vos plaintes dilatoires

« Qui nous ont, trop souvent, coûté notre victoire

« Feintes que vos soupirs ! Comédie que cela

« Démission veule, refus d'un au-delà ! [ Au milieu d'une mer agitée, le radeau éclate en tempête

« Croyez qu'il est grand temps de forcer vos natures

« O qu'ils ont peu de foi ! A quelques encablures

« N'écoutez plus l'instinct, ce reste d'âme vil

« Négligeant nos raisons, devant les faits servile

« Aux appels d'un passé à jamais disparu

« Résistez ! L'avenir est ce qui a paru

« Dépassez votre peur ! Armez votre courage

« Soupirer, pleurnicher, c'est de l'onde être otages

[ Huées. Rapide inspiration courroucée, puis, en s'en retournant :

« Admirez l'exemple, plutôt que de brailler

« Honneur aux courageux qui tâchent d'avancer

La messe étant dite, on passe, à bord du Jean-Monnet, à l'ordre du jour. La bourgeoisie décrète solennellement mettre le cap sur la modernité, sans plus se laisser importuner par des détails. Adieu, Vieux Continent ! Nous voici, Nouveau Monde ! À nous deux, Nouvelle Économie ! Et l'embarcation, indifférente aux coups de rames désordonnés et rageurs - 'l'Europe!'-, absorbée par un soleil qui décline, s'abandonne au courant, tentant de planter là une France médusée

Mais la réalité comme les flots les rendra un jour ou l'autre au sol, avec un devoir à chercher et une réalité rugueuse à étreindre..

Ô qu'elle va être rugueuse la réalité ! Car la réalité, c'est nous

Nous ! qui informerons tous les citoyens à propos de ce que l'on prétend leur celer

Nous ! informaticiens libres, qui refuserons de prescrire, installer ou maintenir des systèmes informatiques qui ne seraient pas libres, a fortiori qui seraient issus de sociétés lobbyistes patentées

Nous ! qui appelons, par delà les différences techniques, tous ceux qui prétendent rester libres à se joindre le dimanche 17 décembre 2000 à la ZeligConf[4]

Nous ! qui leur donnons rendez-vous aux prochaines élections

Nous tous ! Annecy, le 21/11/2000

NOTES [1]: François Mauriac, dans le bloc-notes daté du 19 décembre 1957. [2]par ex. : un procédé de chiffrage est basé sur la théorie des groupes de Galois, explicitée par Camille Jordan ; sans ceux-ci, ce procédé n'existerait pas : comment pourrait-on admettre qu'un quelconque brevet vienne kidnapper la théorie en interdisant à quiconque d'explorer les mêmes voies ? [3] Pour plus d'informations

http://www.april.org

http://www.eurolinux.org/ [4] infos : http://www.samizdat.net/zelig/