Interview de Nat Makarévitch
Nat Makarévitch est à l'origine de nombreuses initiatives telles que Linux-France, Ikarios, ou Prosélux. Cette interview a été effectuée par mail en octobre 1999 par Sébastien Blondeel.
Q: Peux-tu nous parler de ton background (si ce n'est pas indiscret) ?
Je coche la case « sait lire et écrire » :-)
Q: Depuis quand et pourquoi t'intéresses-tu au logiciel libre ?
Depuis 1991. J'avais déjà approché Unix, ai entendu parler de Linux, ai essayé, rencontré René Cougnenc... des critères d'ordre technique (fréquence et ampleur des améliorations) emportèrent la décision.
Q: Peux-tu nous parler de Linux-France et des motivations qui t'ont conduites à le créer ? (Linux-France supporte 2.100.000 hits par mois fin 1999, sans compter les miroirs)
J'avais, au fil des années, rédigé ou traduit diverses documentations. J'ai tout rassemblé et publié début 1997, sur un site (linux-france) créé pour cela. Des participants potentiels se présentèrent, je leur ai peu à peu laissé de plus en plus de surface. À présent de nombreux volontaires disposent de leurs propres zones de publication, et je reste disposé à pourvoir ainsi toute personne (ou groupe) active (lire http://www.linux-france.org/intro.html).
Q: Et proselux ?
Une idée de Sébastien Blondeel, jugée intéressante. Je l'ai contacté, il a accepté de voir le projet prendre place sur linux-france (http://www.linux-france.org/article/proselux/). Les volontaires affluèrent. La formule plaît, je crois, car elle implique les parties (rencontres) sans exiger de pesante ou menaçante logistique (intermédiaire intrusif). C'est simple, élégant et adéquat.
Q: Et Ikarios ?
Mon frère Manuel fonda IKARIOS en
1997 afin de vendre par correspondance des produits pour sportifs.
Il utilisait Linux dont toutes les plus récentes versions n'étaient
alors souvent pas disponibles en France.
J'employais et appréciais aussi le logiciel libre et lui ai donc
proposé de vendre des CD grâce à cette structure, sélectionnés par mes
soins pour leur bonne tenue, leur fraîcheur, et leur prix
abordable. Nous nous proposions de les diffuser grâce aux structures
d'IKARIOS, dans une démarche non mercantile. Ces dispositions et
motivations demeurent inchangées.
Une structure commerciale me semblait préférable car je redoutais
qu'une association s'enlise à cause des divergences d'objectifs et
rende l'importation des produits plus difficile.
La gamme et la clientèle s'étoffèrent peu à peu.
Manuel se chargeait du plus gros de la logistique, mais il a été tué
en septembre 1998 (crash Swissair).
J'ai réorganisé IKARIOS qui, à présent, ne commercialise plus que des
produits relatifs au logiciel libre.
Les faibles volumes traités nous interdisent pour le moment de
produire des CD, qu'il nous faut donc acquérir auprès de divers
fournisseurs. La marge réalisée lors de la vente d'un CD GPL reste par
conséquent extrêmement faible mais le débit augmente, ce qui nous
permettra de presser des CD spécifiques très peu onéreux.
Nous utilisons une partie des bénéfices réalisés grâce aux produits
commerciaux et GPL les plus diffusés afin de réduire les tarifs des
autres et d'offrir des CD aux clients, selon un régime aléatoire.
Le plus gros du reste des bénéfices assure l'approvisionnement en
documents (rémunération de certains auteurs (pas moi !), volontaires
bienvenus) du serveur Linux-France ou est converti en
dons (argent, CD ...) à diverses associations. la société NFrance Conseil héberge
gratuitement Linux-France, ce qui réduit beaucoup le coût pris en
charge par IKARIOS.
Nous ne vendons que par correspondance et avons déjà satisfait (début
200001) près de 5500 commandes.
L'action d'IKARIOS doit beaucoup à de nombreuses personnes (en
particulier Manuel, mes parents, Laurent Sintes (NFrance Conseil),
Dominique Brocard, et Sébastien Blondeel), et je leur en sais gré.
Q: Ton opinion sur la « mode » autour des logiciels libres ?
Je n'y perçois ni occasion (dans l'acception de 'chance') ni menace, mais plutôt catalyse. Certains anciens du libre renoncent à cause d'elle aux thèmes les plus exposés (système : Linux en tête) mais cet effet n'est qu'apparemment pervers car ils demeurent souvent actifs sur des fronts de même nature (système : BSD, Hurd ...). Cette mode offre un coup de projecteur grâce auquel nous exposons nos thèses et draîne des talents. Profitons d'elle !
Q: Et concernant l'intérêt des grands éditeurs et sur leurs stratégies ?
Leur intérêt procède vraisemblablement du souci de gagner de nouveaux
clients en employant toutes les approches possibles, et de ne pas
négliger une possible [r]évolution.
J'ignore tout de leurs stratégies et, si ce n'était pas le cas, ne
serais vraisemblablement pas autorisé à les dévoiler. Si je devais en
décider ils adopteraient une stratégie de conquête de la maîtrise des
aspects techniques liés aux nouveautés (approches, méthodes et outils)
les plus prometteurs.
Q: Que penses-tu de l'intégration de softs propriétaires sur des systèmes libres ?
J'ai épousé la thèse que Kalle Dalheimer déploya lors de l'affaire
(KDE (Qt) / Gnome) : dans « logiciel libre » il y a
« libre », les développeurs choisissent donc librement
d'employer des outils ou bibliothèques 'impures'.
Les éditeurs de distributionss ou de logiciels propriétaires disposent
selon moi eux aussi de cette marge de manoeuvre.
Il ne faut ménager la liberté d'expression car tout un chacun doit
pouvoir 'mettre en perspective', voire 'dénoncer' (par exemple les
inconvénients d'une distribution intégrant du logiciel propriétaire
engendrant des fichiers aux formats non documentés).
J'ai foi en l'hommolibrus : informons les utilisateurs et laissons-les
choisir (c'est pourquoi je laisse, sur linux-france, droit de cité à
toutes les thèses). Le peuple reconnaîtra les siens, comme dans le cas
du logiciel libre lui-même que les auteurs proposent et dont ils
disposent.
Tout ceci ressemble à de classiques débats (quelle liberté accorder à
ceux qui ne prônent pas la liberté...).
En toile de fond, et pour étayer :
- Rome ne s'est pas faite en un jour, et la présence temporaire de quelques bidules propriétaires vaut somme toute mieux que 'le tout propriétaire',
- que ceux qui conspuent le propriétaire consacrent plutôt leur belle énergie à réaliser des équivalents libres,
- crainte d'un Softviet Suprème, seul juge de ce qui est ou non 'libre'
Q: Concernant l'évolution future du logiciel libre ?
(rien à ajouter à http://www.linux-france.org/article/presentation/presentation.html)
Q: Quels sont tes projets en cours ?
IKARIOS : augmenter la diffusion de Debian GNU/Linux et diffuser des
CD de ressources (documents et logiciels) libres destinées aux
francophones encore trop peu répandues.
linux-france : de nombreux projets (amélioration du wlfo/prj/jargonf
et de l'apparence du site, migration vers XML DocBook, fusion des
documents homogènes...) végètent, faute de volontaires (tâches
titanesques ou peu enthousiasmantes) ou de moyens (grâce auxquels les
volontaires trouveraient une rémunération propitiatoire). Les limites
des solutions bricolo sont d'ores et déjà franchies, je vais donc
devoir adopter une approche 'commerciale' mais ménagerai la liberté de
chaque participant afin qu'il demeure libre de l'adopter ou non. La
pub en ligne me semble pour le moment le pourvoyeur le plus adéquat.


